FILER LE VOYAGE / Cristina Raffalli

BRODERIES EROTIQUES / Pedro MORALES / Espace MEZCLA

    « Dans le gouffre béni de l’éther infini, dans ton âme sublime, immense immensité, je me plonge et m’abîme, sans conscience, ô volupté ! »

  Tristan et Yseut

Il aurait pu utiliser son habileté de dessinateur et de peintre, ou avoir recours à des ressources en arts graphiques, pour réaliser les œuvres qui marquent cette étape de sa production. Cependant, l’artiste qui a déjà beaucoup créé dans le voisinage des technologies de pointe, a préféré la sagesse ouvrière des fils.

Telle la peau, ces œuvres sont aussi un tissu, que le cheminement de la broderie sur le support, nous livre palpitantes et musicales. Le mouvement y a imprimé le sillage de son rythme. Il y a du sang qu’on pulse. Nous les voyons, les entendons presque, et sommes encore loin d’en savoir tout.

Pedro Morales choisit la broderie, sans doute parce qu’elle métaphorise la continuité : le fil qui chemine, fait des courbes et des nœuds, se fixe et s’étend, sillonne et se tord ; lui qui se veut en même temps dessin et voix d’un parcours, se tend aussi en direction de l’abîme. Il nous guide, nous montre.

Le fil demeure et dissimule. En tant que tissu, il enveloppe, ceint, voile. En tant que voile, il suggère. Et c’est ainsi que, depuis l’innocente vision du discours tracé par les fils de couleur, et au moyen des lunettes anaglyptiques, le spectateur s’abîme dans un nouvel espace. Une atmosphère vibre sur un plan caché de la broderie. L’astucieuse trame de la stéréographie, disposant de la complexité géométrique et conjuguant les verbes de sa langue céleste, invente un nouvel espace : une Arcadie paradoxale, virtuelle mais émouvante et sensible, en même temps lubrique et fantomatique. Ainsi, l’ordre de la broderie nous promet une double destination : la destination immédiate, la forme réalisée sur le support, dans sa beauté pleine, se suffisant à elle-même, et renvoyant aux premiers travaux de Pedro Morales (le quadrillage, la répétition d’un module, les pavés, les azulejos, la dalle de l’entrée) et une deuxième destination, où le regard file vers des espaces qui ne sont pas représentés sur l’œuvre, mais que celle-ci renferme. Dans un premier temps, la sensibilité originelle, musicale et plastique, s’émerveille. Plus tard, un œil ultérieur découvre d’autres textures, d’autres vibrations, d’autres scènes, puis est surpris de découvrir du volume. Le point où le regard file correspond à cet instant où plusieurs convergences se manifestent : l’art et la science, la technologie et l’artisanat, le temps qui passe et le temps suspendu, la matière et l’absence, le corps et l’esprit.

De la même façon, le spectateur assiste, du fait même de regarder, à une dichotomie à travers laquelle, alors qu’il fait partie d’un collectif, il exerce son regard le plus intime. Le spectateur de l’image érotique, lui, est pris sans prévenir dans un mince filet qui le lie à ses semblables à travers le secret partagé.

Et tout cela est suspendu à un fil : le fil qui s’abîme.

Cristina Raffalli
Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Serge Mestre

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