PEDRO MORALES, LA RÉALITÉ AUGMENTÉE.

    L’utilisation des nouvelles technologies numériques, point essentiel de ses recherches, caractérise le parcours créatif de Pedro Morales (Maracaibo, Venezuela, 1958).Il a consacré ces trois dernières décennies à une recherche approfondie sur le rapport science et esthétique. Pedro Morales a élaboré un langage très personnel à partir du numérique. Son travail créatif a creusé plusieurs possibilités toujours liées à l’intervention des nouvelles technologies dans l’art, à cette réalité virtuelle qui permet d’augmenter l’expérience sensorielle : objet fractal, stéréogramme, jeu vidéo, utilisation du web comme support de contenus. Ainsi, par exemple, City Rooms (50ème biennale de Venise, 2003) est une pièce entièrement créée sur et pour internet.

C’est de cette façon que commence le parcours de l’artiste vers ce qu’il a lui-même appelé : la dématérialisation de l’image picturale. C’est-à-dire, la production d’une image en utilisant exclusivement comme outil de création les propriétés offertes par l’ordinateur ; autrement dit, une image qui accède au territoire sensible en tant que symbiose féconde du créateur, considéré comme software et hardware à la fois.

Dès l’apparition de l’ordinateur, Pedro Morales a l’intuition que celui-ci va révéler d’importants nouveaux défis dans le domaine de la création artistique, et que cela supposera : a) de dominer techniquement les caractéristiques du récent média, b) de dépasser la fascination première et superficielle de l’innovation, afin qu’elle ne devienne pas un obstacle à la compréhension des possibilités offertes par le numérique, dans le contexte de la création artistique, c) de construire un langage propre à partir de cette technologie, d) de mener une recherche à propos des possibilités interactives et multimédia qu’offre le nouvel outil, e) de négliger les interprétations apocalyptiques à propos de l’utilisation du numérique, f) mais aussi d’en éviter toute adhésion acritique et condescendante.

Le fait d’assumer ces dilemmes a établi un champ de travail créatif qui, avec le temps, a permis d’envisager une multitude d’alternatives différentes toujours liées au rapport qu’entretient le croisement de l’art et des nouvelles technologies : des hologrammes et stéréogrammes, des animations numériques intégrant son et image en mouvement, des jeux vidéos, des dispositifs de réalité virtuelle, de l’utilisation du web comme support de contenus et comme dispositif de diffusion, aux explorations récentes de Pedro Morales qui impliquent l’utilisation de la technologie appliquée à la téléphonie mobile (codes QR et HCCB) et l’intégration des techniques d’impression en 3D, dans lesquelles l’art n’opère pas comme une représentation mimétique de la réalité, mais reproduit au contraire dans la réalité ce qui a préalablement été modelé sur l’écran virtuel de l’ordinateur.

Paradoxalement ce qui, dans le travail de Pedro Morales, avait commencé comme une exploration de la dématérialisation de l’image picturale, que certains chercheurs appellent la réalité virtuelle et que certains autres préfèrent appeler une simulation numérique sensorielle, se transforme aujourd’hui, grâce aux progrès de la technologie microélectronique en une (re)matérialisation de l’image visuelle. Nonobstant, ce retour se produit à travers la conversion de l’image picturale en signe numérique, en image qui se (re)matérialise à travers un langage articulé possédant une structure propre aux codes binaires.

On peut percevoir dans les créations de Pedro Morales la coexistence d’une perspective proprement technologique et d’une recherche consciente et strictement formelle de la dimension esthétique. On peut clairement percevoir dans son travail la confluence des nouvelles technologies et de la dimension sensible essentielle dans tout processus de création : l’articulation de nouveaux codes de langage et la proposition de nouvelles formes d’expérience.

Cette confluence permet de comprendre que les propositions de création qui composent ce champ de travail artistique ne sont en aucun cas dépendantes des limites de la technologie appliquée. Au contraire, elle suppose une transgression des frontières instrumentales elles-mêmes. Elle implique la possibilité de trouver de nouvelles alternatives, dans le cadre du processus créateur : l’utilisation de nouveaux matériaux, le développement ou la modification de certaines applications et de certaines expérimentations.

Ainsi, la confluence de la dimension esthétique et de la technologie permet un nouveau statut de l’image et par conséquent de l’expérience sensible et cognitive qu’elle génère. Dès lors, l’image visuelle devient polysémique, interactive, multimédia, ouverte, dynamique, autoréférentielle et virtuelle. De façon évidente, les potentialités de l’image visuelle se multiplient à travers les nouvelles technologies, ce qui suppose l’émergence d’une nouvelle poétique qui pousse la recherche vers ces nouvelles tensions que met désormais en jeu l’image numérique.

La technologie nous a habitués aux réponses immédiates, elle a d’une certaine façon fomenté l’impatience pour obtenir l’information. Pedro Morales utilise les progrès qui permettent une vie à vitesse informatique pour en récupérer la contemplation. À cette fin, il en appelle à la perplexité, dans un environnement qui perd rapidement la possibilité de l’atteindre. Que ce soit à travers ses stratagèmes ou à travers ses codes imprimés en trois dimensions, Pedro Morales invite, de façon surprenante, personnelle et intime, à expérimenter une réalité au-delà des apparences. Ses œuvres restituent ce qu’il peut y avoir de sublime dans la confluence entre l’art et la technologie. La beauté, sous toutes ses formes et à travers tous ses signes, accompagne en permanence le travail créateur de Pedro Morales.

L’artiste vit et travaille à Versailles.

Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Serge Mestre

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